dimanche 16 juin 2013

Tranches de vie

     Il était une fois une jeune femme, un peu paumée, dont la vie a été gâchée par un énième drame.  
     Une jolie fille, un peu naïve, qui a fait une mauvaise rencontre qui a failli lui coûter la vie. Des histoires comme il n'y en a que trop.
     Je n'oublierai jamais son nom. Et pourtant il est malgache (ceux qui ont déjà orthographié deux cent fois un nom malgache comprendront). Nous l'appellerons Lila pour simplifier.
     C'était un week-end de permanence au commissariat (vous allez finir par croire que je ne branle rien la semaine à ce rythme), du boulot "ras la gueule", des gardes à vue pénibles, nombreuses, certaines inutiles, comme souvent. Passons. Et pourtant j'écope d'une procédure à peine débutée, et j'échappe par là même aux gardés à vue qui me fatiguent déjà de leurs complaintes élimées. Une saisine (contre X, soit la majorité des saisines) suite à des faits de violences volontaires avec arme suivie d'un transport sur place des collègues de la nuit, et de longues et douloureuses constatations dont je vais vous livrer - en substance - quelques détails (je tease à fond je sais).

     Au commencement, les collègues sont appelés pour une jeune femme (Lila donc) errant dans la rue, en état de choc, recueillie par des passants. Elle pisse le sang, mais on ne sait pas vraiment d'où, car elle en est couverte. Elle est rapidement prise en charge par les secours et emmenée à l'hôpital. Les collègues de la permanence de nuit se déplacent donc pour les constatations d'usage. Et font le cheminement inverse en suivant le résiné (le sang). Ils remontent jusqu'à un appartement haut dans les étages, vide de tout occupant mais où est retrouvé un couteau ensanglanté.
     Ils rédigent des constatations complètes et saisissent le couteau, et tout ce qu'il convient de faire en pareil cas. Ce n'est pas toujours comme cela que ça se passe. Dans cette boite, tu trouveras immanquablement un collègue prêt à "retoquer" le travail d'un autre, à raison parfois, par bêtise ou prétention souvent. L'appartement est actuellement occupé par Lila, et lui est apparemment prêté par une tierce personne, locataire en titre.
     Cette dernière est entre les mains des médecins des urgences et rien ne peut être envisagé la concernant dans l'immédiat. On sait tout juste que son pronostic vital n'est pas engagé.

     J'écope donc du dossier en l'état. Il faut évidemment "gratter" et en savoir plus. Je n'ai pas été déçu. J'étais motivé. L'oisiveté est la pire ennemie chez nous, surtout quand elle est entretenue. Je tiens ces mots durs aujourd'hui, alors même que j'ai assez peu d'ancienneté, car je sais ce dont l'administration est capable. Sans parler des collègues. On a bien souvent la queue basse quand il s'agit de revenir sur ses propres erreurs.

     Je décide de retourner sur les lieux avec un collègue, pour y conduire une enquête de voisinage, qui ne m'apprend pas grand chose. Enfin si, pas un résident n'a échappé aux hurlements de Lila. Mais personne n'a rien vu d'utile. Etonnant quand on connait la curiosité naturelle du français pour les évènements croustillants. Pas une âme vivante n'a vu ou entendu une autre personne que cette pauvre fille.
     Pas de judas bavare. Soit.

     Il y a encore du sang partout dans la cage d'escalier, un carnage. Des traces de doigts et de mains parcourent les murs, la rambarde, les marches et contre-marches sont constellées de goutes fuyantes en direction de la descente. Surréaliste, flippant. Le cheminement à l'extérieur s'arrête quelques dizaines de mètres après la sortie de l'immeuble, endroit où elle s'est semble-t-il effondrée au sol, et fut prise en charge par les badauds. Âmes de samaritains. Merci pour elle.

     Je rentre donc guère plus avancé, si ce n'est dans l'arrondissement. A l'époque, la vidéo protection en était à ses balbutiements et aucune caméra n'est présente à proximité de la sortie de l'immeuble. Dommage. Vu l'heure tardive, l'enquête de voisinage conduite à proximité ne s'est avérée que peu pertinente.

     Je convoque donc les témoins qui ont recueilli Lila en souffrance. Seul un d'entre eux m'apporte un élément tangible laissant à penser à autre chose qu'une tentative désespérée de suicide. La sortie, peu après celle de Lila de l'immeuble, d'un homme en panique, couvert de sang, parti à pied dans la direction opposée. Je n'obtiens qu'un signalement vague, rien d'exploitable en l'état. Néanmoins, mon coeur fait un bond, mes pupilles se dilatent. Faut que je chope ce type, à tout prix. Parallèlement, les recherches sur les stations de métropolitain aux alentours sont lancées. Elles s'avéreront infructueuses. Le bougre est parti à pied - ou en voiture qui sait - paniqué, mais pas si inconscient.

     Retour au service comme on dit chez nous. Bredouille. Ou presque. Je prends contact avec l'hôpital qui m'apprend, après que j'en ai dûment requis l'administrateur, que Lila devrait être opérée sous peu. Les blessures qu'elles portent sont principalement situées sur les paumes des mains et les doigts. Elles sont extrêmement graves, les séquelles seront sévères. Elle a perdu du sang mais elle ne risque plus rien. Elle sera vraisemblablement audible dans l'après midi. Je demande à ce que ses effets personnels soient conservés et me soient remis, en vue d'eventuelles - mais certaines - investigations. J'apprends qu'il y a un téléphone portable. Magnifique. Un téléphone ne débite pas de phrases débiles et trompeuses mais parle beaucoup.

     J'avale un mauvais repas et me transporte à l'hôpital dans l'après midi avec une collègue en vue de l'audition de Lila. Pas d'ordinateur portable en état de marche, ça fleure bon le vieux procès-verbal manuscrit, à l'ancienne (dans ces cas là, et en fonction de la qualité - au sens propre - d'écriture, il peut s'avérer judicieux de faire une retranscription du PV qui sera annexée, dans un souci de "meilleure" compréhension).

     Je me fais remettre les effets personnels de Lila, parmi lesquels un jeu de clefs de l'appartement, des vêtements souillés de sang mais sur lesquels je ne vois aucune entaille due à une lame, son téléphone portable et diverses affaires sans intérêt. Les vêtements seront mis à sécher et placés sous scellés (privilégier les enveloppes en papier kraft, les vêtements mal séchés ayant fâcheuse tendance à continuer de "suer" et détruire l'A.D.N pouvant être exploitable). Le téléphone sera exploité bien évidemment.
   
     Après moults avertissements des infirmières quant à son état de fatigue, nous accédons à la chambre et je découvre enfin le visage de Lila. D'une tristesse indescriptible, pâle comme un linge, elle repose sur son lit, les yeux mi-clos. Et pourtant elle reste belle. Ses mains sont enfermées dans de gigantesques bandages supportant quelques tâches de sang. Il n'est pas besoin d'avoir vu les tâches pour imaginer le calvaire qu'elle a vécu. J'ai en main les comptes rendus descriptifs dûment requis et les ai lus : elle a les doigts déchiquetés, certains ont presque été sectionnés. Nous nous identifions et lui exposons le motif de notre venue. Comme si elle ne s'y attendait pas ... Elle a un petit mouvement de recul - néanmoins - et reste craintive. Ma collègue féminine me regarde et me fait un signe. Va falloir être doux et ne pas la brusquer. Je laisse ma collègue lui parler dans un premier temps. Ceux qui me connaissent etc ... Juste parler un peu, pour rompre cette distance qu'il existe toujours entre le flic et la population. Elle est peu bavarde. Elle évoque une dispute avec un jeune homme. Il s'appelle Guillaume (le prénom n'a, pour une fois, pas été changé). Elle se braque un peu, et évite de parler de lui.
     Puis elle se met à pleurer doucement, en silence. Le genre de moment où on ne sait plus où se mettre. Où vous regardez connement les peintures au plafond pour savoir à quand remonte la dernière couche. Vous passez pour un peintre en somme.
     C'est pourtant le meilleur moment pour crever l'abcès et obtenir la première version des faits qui se sont déroulés, du moins tels que Lila le décrira. Et c'est ce qu'il s'est passé. Après avoir échangé un regard avec la collègue, nous l'avons invitée à nous raconter son histoire d'abord, et l'avons amené à la nuit qui l'a conduite à croiser notre route.
   
     Lila est une jeune femme avec un lourd passé semble-t-il, qu'elle n'a pas évoqué ou peu, et a atterri en France un peu par dépit, ne sachant pas quoi y faire. Errant entre de petits boulots minables aux salaires ridicules et phases d'inactivité, elle survit plus qu'elle ne vit. Les aléas de cette triste existence ont conduit, pour une raison que nous ignorons alors, Lila en hôpital psychiatrique, pour un court séjour, dont elle est sortie il y a peu. Etablissement "propice aux rencontres" manifestement, puisqu'elle y a fait la connaissance du prénommé Guillaume. S'en est suivie une relation, qui l'était plus ou moins. Guillaume n'a pas non plus eu la vie facile manifestement, et a un petit problème avec la bouteille. Elle n'est pas en mesure de nous en communiquer plus à son sujet, si ce n'est qu'il vit de temps en temps chez sa mère, en province, et qu'entre deux passages, il "squatte" un peu partout. Elle connait son numéro de téléphone, enregistré dans ses contacts, et a une photo de lui sur ce même téléphone. Intérieurement, je bous. Mais nous n'en sommes pas encore arrivés à ce qu'il s'est passé.

     Ce soir là, c'est Lila, et son lit, qu'il a envie de squatter. Alors elle l'emmène chez elle. Enfin, ce qu'elle considère être chez elle. Il s'y alcoolise un peu - trop - mais elle également, en moindre quantité. Puis le couple fait l'amour. Fatalement, à l'issue une dispute éclate, la bête étant repue. Pour un motif qui devait être d'une importance telle que je l'ai oublié. Echange de cris, de coups, jusqu'à ce que le Guillaume se saisisse de son couteau favori, qu'il porte constamment sur lui, un opinel si mes souvenirs ne me trompent pas. Et il frappe, à de nombreuses reprises, le visage déformé précisera t-elle, directement à la gorge. Avec une rage non dissimulée, l'objet de la dispute devant probablement en excuser le caractère subi(t). En direction de la gorge, plus précisément. Tant de fois qu'il en touche tous les doigts que Lila n'a pu qu'opposer.
     Les réflexes de cette dernière la sauveront ce soir là, mais elle en perdra probablement l'usage de quelques doigts. C'est à se demander si le peintre ce n'est pas lui ... Parfois, l'instinct de survie est d'une force insoupçonnée. Je pense qu'une part de chance est également à mettre au crédit de cette pauvre Lila. Manifestement, la bête était bien imbibée. Certains savent à quel point il est difficile de raisonner de la viande saoule.

     Elle pleure encore, à chaudes larmes, libérée. Voilà que ma saisine ordinaire vient d'être criminalisée. J'ai en main - potentiellement - un prénom et une photo. Elle nous lâche presque au hasard qu'il reprend le train, ce soir, pour sa région natale, le Nord. Il est seize heures. Rentrer promptement au service n'aura jamais eu autant de sens. Je n'ai jamais autant mis Paris à feu et à sang, sauf après avoir intégré les rangs de la PJ.

     Sur place, la hiérarchie présente, je rends compte, j'envisage, j'enrhume un peu aussi, l'affaire est trop belle. Serrer le "pélo" à sa montée dans le train aurait de la gueule. Mon chef d'unité, dont j'ai déjà parlé ici est plus qu'enthousiaste. Le poil luisant, il a désormais en plus l'oeil brillant et la truffe chaude. Le patron fait des bonds. Nous obtenons le cliché du prénommé Guillaume que l'on exhume du portable, on lance les réquisitions téléphoniques qui s'imposent (le téléphone est coupé, on le sait, et la réponse sur les factures détaillées ne nous parviendra pas un week end, nous ne sommes qu'un commissariat après tout). Ce qui permet également de mettre un nom sur Guillaume. Les recherches sur cette identité désormais complète (grâce aux maudits "fichiers", au premier rang desquels on trouve les pages blanches et jaunes, n'est ce pas ?) permettent de lui trouver une adresse dans le Nord de la France, chez sa mère.  
      Mais également de confirmer qu'il a bien pris un billet sur un train à destination du nord dans la soirée ...
      Il me faut aviser le parquet en premier (je ne l'ai pas précisé mais j'ai tenu celui-ci informé des avancées régulièrement, compte tenu de la nature des faits). Je tombe sur la parquetière - la plus - redoutée des collègues, précise à en devenir trop tatillonne, qui a fâcheuse tendance à couper la parole. Elle est néanmoins très appréciée. C'est pas gagné.

     Un "avis parquet" long, exhaustif. A l'issue duquel elle me fait savoir qu'elle est satisfaite du travail accompli. A tel point qu'elle décide de dessaisir le service pour confier la suite des investigations à LA Police Judiciaire. Prévisible, mais tellement décevant. Lorsqu'elle m'en informe au téléphone, mon visage a du se fissurer je pense. Il y avait beaucoup de monde autour de moi ce jour là, des collègues, et la hiérarchie. J'ai lu dans les yeux du patron quelque chose assimilable à du désespoir. Un truc approchant le "putain mais il a pas défendu son bout de gras le con". Et pourtant je me souviens avoir bataillé, motivé nos futures décisions, parlé du dispositif qui allait se mettre en place pour éviter la fuite de Guillaume. Rien d'assez suffisant manifestement. Les voies du Parquet restent impénétrables parfois, mais certaines décisions sont dures à encaisser parfois.
     Contact est pris avec le service saisi. J'explique tout au chef de groupe, le retour en train, la possibilité de l'interpeller ce soir, la possibilité que mettions en place un dispositif. On m'apprend que rien ne presse. Ah, on choisit donc de m'achever. Soit.

     La mort dans l'âme, le lendemain, je clôturais donc ladite procédure aux fins de transmission au service qui est actuellement le mien. Je poussais le vice jusqu'à leur porter la procédure. Je me souviendrai toujours de la réflexion du chef de groupe ce jour là: "ben il reste plus qu'à serrer le gars au final".

     Envie de meurtre ?
   
Flam

lundi 10 juin 2013

une journée pas comme les autres...

Mercredi soir; on en est déjà à la moitié de la semaine. Ce jour-là est un jour comme les autres, au sein du groupe. Les affaires se suivent. Beaucoup d'affaires dites d'initiative; qui "donnent" ou pas. Surtout, en fait, mais c'est le job. Les journées sont faites de filoches, de longues planques. Dehors, il fait froid, bref, c'est pas les meilleures conditions qui puissent être. Mais bon, on ne choisit pas. Le voyou sort aussi l'hiver.

  • chef: Ok, réunion pour tout le monde. Briefing: on est sollicité par le groupe de Barto. Ils ont une affaire sur laquelle il semblerait que les mecs s’intéressent d'un peu trop près à une société de transport de frêt. On en sait pas plus, si ce n'est qu'ils utilisent une Ford Focus dont on n'a pas l'immat, si ce n'est qu'elle est bleue, et que ce serait une "RS" (un peu comme celle-là). Rencard à 5 heures ici; on sera sur le point à six heures. Des questions ?
  • euh... on a rien d'autre? 
  • non, rien; on est même pas sûrs que les mecs viennent. Ils seraient plus ou moins accrochés sur un dossier, et se sont approchés, sans raison, d'un transporteur. Bonne nuit à tous, on se voit demain matin. 
Comme d'hab, le rendez-vous est à cinq heures; mais rapidement, il est 5h15, le temps que tout le monde arrive, que l'on s'équipe, et que certains prennent le café. Sans compter l'habituel retardataire qui a loupé le réveil. Ce jour-là, nous sommes une vingtaine sur le pont. 
Ce matin, c'est le chef de section, qui fait le briefing. Pas grand chose de plus que la veille, si ce n'est la composition des équipages, et le positionnement "grosso merdo" des véhicules. 
  • Chris et Franck, vous êtes dans la 306 noire du groupe Barto. 
Ok, je suis avec Franck, un mec du groupe enquête. Même âge que moi, sportif, que je place dans la catégorie "BRI" (pour l'image plus générale, voir "bacman"); j'apprendrai plus tard que c'est un de ses objectifs. 
Pour le coup, ça fait trois ans qu'on est dans le même service, mais on ne se côtoie pas; pas le même groupe, pas les mêmes potes... Mais pour autant, aucun problème l'un avec l'autre. Et pourtant, les inimitiés, comme dans toutes les professions, ça arrive. Mais là, c'est pas le cas. 
Six heures, tout le monde est en place. La société de transport ouvre... les chauffeurs vont et viennent avec leurs camions... Rien ne se passe. Comme d'habitude, ça sera casse-croûte sur le pouce. Bref, Mac-Do ou casse-dalle, au mieux. Et dans la voiture, bien sur. 
L'après-midi se passe... En fait, rien ne se passe, justement ! Aucune voiture qui corresponde à ce qui est annoncé. Comme d'habitude, plus le temps passe, plus les langues se délient, à la radio. Des petites vannes fusent, à droite ou à gauche, pour combler l'ennui. Jusqu'au rappel à l'ordre du chef de salle à 30 bornes de là, ou de l'autorité qui est sur place! 
Et pourtant, même à ne rien faire, tout le monde est équipé. Ce qui veut dire, bien sûr, le SIG, mais surtout le port du gilet pare-balle. Il faut dire que les instructions sont claires: en cas de blessure par balle, si le flic n'était pas porteur de son gilet, ça sera nada pour la veuve. Le genre d'idées qui fait plaisir ! 
Et pourtant, il faut bien avoir conscience que le gilet individuel n'est pas si vieux que ça, dans la police ! Moins de dix ans, en fait ! Auparavant, n'existaient que des gilets "lourds", avec une plaque de Kevlar. Bref, le truc qu'on ne met jamais, surtout par 30° en été ! 
En fait, pour être précis, depuis que Jean-Claude Bonnal, alias "le chinois" a artillé sur des collègues (petite bio de cet enfoiré par ici). Excusez le terme, mais j'ai toujours un peu de mal pour ceux qui n'hésitent pas à tirer sur des policiers... Suivez mon regard. 
Pour résumer, on est dans cette caisse depuis approximativement six heures du mat. Il est dix sept heures. Et il est question qu'on reste jusqu'à la fermeture du dépôt. Bref, après dix neuf heures. 
Bref, rien ne se passe... Tout le monde rentre chez soi. 
Comme tout le monde, je suis naze... Et pourtant, vous devez vous dire que nous avons passé la journée à "rien foutre". Peut-être. Mais pour autant, l'attente, le fait de porter son attention, se concentrer, le tout mêlé à  l'adrénaline.... tout ça fatigue... 
  • le chef: Rebelote demain matin; tout le monde sur place, comme aujourd'hui à six heures pétantes; arrangez-vous entre vous pour vous ramasser, s'il le faut. 
Bref, vendredi, six heures, Franck et moi sommes exactement au même point que la veille. Ca pue, pour le week-end, mais bon... c'est pour la France...
  • à tous, le dépôt ouvre ses portes. 
Tout le monde accuse réception. Tout le monde est, comme la veille, attentif au va et vient. Mais, comme la veille, rien ne se passe. Comme la veille, on passe à la boulangerie du coin acheter le même sandwich qu'on va regretter dans quelques minutes. Comme là ....
  • à tous, à l'approche, à l'instant, qui sort de l'autoroute, un véhicule Ford Focus RS, de couleur bleu; ça peut être le bon. on n'a pas pu relever l'immat. Elle prend Général de Gaulle. 
  • ok pour les Roméo 32; on les a. Ils passent devant nous; trois hommes à bord. L'immatriculation 354 ACR 91, je répète...
  • bien reçu. Attention, les gars, on fait pas l'attache-caravane, hein.
  • ils arrivent sur la zone industrielle. Personne ne bouge; vous ne faites qu'annoncer le passage
  • De 36, ils n'ont pas pris l’embranchement qui mène au dépôt; la bagnole a pris tout droit, au rond point
  • Attention, de 12, ils ont fait demi-tour au croisement suivant; ça revient sur le dispo
  • reçu de 36. Je confirme; ils arrivent sur le rond-point.... attention, 42, c'est pour vous. 
  • Reçu, de 42. Ils sont là... le véhicule se stationne; attention, il semblerait qu'un camion bouge. Peut-être leur objectif... 
  • reçu, de 5
  • le camion bouge. Les mecs matent le chauffeur. Le camion arrive sur le rond-point; il prend vers l'autoroute... la bagnole démarre. Je répète, la Focus démarre en direction de l'autoroute; même itinéraire que le camion
  • ok, de 25, passage du camion; je confirme, il prend l'autoroute. Toujours pas de Focus...
  • quelqu'un l'a à vue? 
Grand blanc, comme dans tous ces moments-là. 
  • de 25, j'ai pris le camion, au cas où. 
  • c'est bien pris; est-ce que quelqu'un a la Focus ? 
Autant dire que s'en est fini des blagues pourries. L'adré est montée. On a tous pensé la même chose, qu'ils allaient se "faire" le camion. Et pourtant, ils ne sont pas derrière le camion. Ils l'ont suivi, sur quelques centaines de mètres; enfin, on suppose qu'ils l'ont suivi ...
  • attention, de 12, retour de la Focus; je répète, retour de la Focus. Deux mecs à l'intérieur, cette fois-ci. Elle est arrivée par le centre-ville. 
  • ok, c'est reçu. Qu'est-ce qu'ils foutent? Bon, on la lâche pas, cette fois-ci. 
Le sandwich est passé par dessus la banquette; il traîne par terre. Enfin ... je n'en sais rien. Dans ces moments-là, plus rien n'existe. La concentration est totale. Voir sans se faire voir. Et comme on est tous parano ... Le moindre détail fait redoubler d'attention. 
  • ok; ça s'arrête comme tout à l'heure. Même place. Ca mate l'entrepôt. Je confirme, deux mecs à bord... 
J'en profite pour jeter un oeil sur mon GPS, histoire d'imaginer l'itinéraire qu'ils ont pu prendre, lorsqu'on les a perdu... 

Une heure.... deux heures.... trois heures... il est dix huit heures... rien ne bouge, mais tout le monde reste concentré, à l'écoute. Des camions sont sortis du dépôt, mais les mecs n'ont pas bougé! 
  • attention, y'a du mouvement. Le moteur est en marche; la bagnole fait marche-arrière. Ils font demi-tour, au ralenti. Attention, à tous, cette fois-ci, on les lâche pas. 
  • de 42, on est derrière. Même direction que ce matin; vers l'autoroute. Putain, ils font le feu (bah oui, le voyou se soucie assez peu du code de la route, faut dire; surtout lorsqu'il conduit une voiture volée, et replaquée). Je peux pas prendre, je répète, je peux pas prendre, je suis coincé au feu (bah oui, le mec qui est derrière des voyous, qui le sait pas, râle, en général, voyant le mec qui a fait le feu devant lui; mais, en même temps, il empêche le flic derrière d'avancer. Bref, c'est la merde). 
  • de 5, est-ce que quelqu'un a la bagnole? 
Pfff j'ai déjà vécu cette scène, et y'a pas si longtemps. 
  • de 164, on y va; on prend l'autoroute, on verra bien. 
Ah oui, je vous ai pas dit; ce jour-là, c'est moi, 164 (non, j'ai pas dit 16-64, bande d'alcoolos). Enfin, c'est nous; je conduis, donc c'est Franck qui est à la radio... 
  • on emmanche l'autoroute (j'ai dit l'autoroute, hein, pour les esprits mal tournés)
  • ok, reçu, 164. Personne n'a pu suivre, il semblerait; vous êtes seuls... 
  • ok, c'est pris. Pour l'instant, on n'a rien à vue
J'ai une 306 XSI ; un peu comme celle-là (Das Auto lol); oui, bon, je vous rappelle que cela s'est passé y'a quelques années, hein. Et puis bon, chez nous, on n'a pas ça.  Même si les cousins, pour certains, ont eu plus de chance; on leur a donné ça  (en même temps, pour ce qu'ils en ont fait... --> ). 
Bref, trêve de plaisanterie... 
J'ai ma 306 XSi, et elle roule plutôt bien. Nous voilà engagés sur l'autoroute. Comme nous avons un peu de retard sur la voiture (dont on suppose seulement qu'elle est là) je me le pied d'dans. 
On est à 40 bornes de Paris, et on a décidé de prendre en direction de la capitale. 160km/h au compteur... et cinq kilomètres plus loin : 
  • ok, on l'a. Je répète, de 164, on a la bagnole en visu. Ca roule fort; on passe la sortie n°5. Elle passe entre les files, le mec roule comme un malade
  • ok, 164. Gardez-les, on essaye de vous rejoindre. 
  • ça va trop fort... on arrive à l'embranchement.... on les voit pas
La difficulté est double, à cet instant; il y a, avant tout, la vitesse... bon, pas grand nombre de voitures non plus, sinon, les parisiens le savent, impossible de rouler. Mais il y a surtout qu'on doit faire gaffe à ne pas se montrer... et, à zigzaguer entre les files pour garder les contact, ce n'est pas du plus discrèt. Mais on fait au mieux. 
  •  Putain, Franck, tu les vois? 
  • non, que dalle
  • merde... va falloir se décider; ils ont pris où, d'après toi? 
  • j'en sais rien.. 1 chance sur 2....
  • Ouais.. fais chier.... merde (en tapant sur le volant qui, faut le reconnaitre, n'y est pour rien)
  • ok, je prend l'embranchement vers l'Est
  • ok, reçu, de 46. On est 2/3km derrière vous, on prend vers l'Ouest, au cas où. 
  • Reçu...
Le compteur de la voiture ne s'est pas arrangé. Est-ce que les mecs ont pris un camion en filoche? Personne ne le sait ! Vont-ils sur un lieu de dépôt? On ne le sait pas! 

  • ils sont là, je répète, on a la Focus, direction l'Est... kilomètre 26, c'est reçu? 
  • oui, reçu, de 5. Bien joué...
  • ça roule fort, encore. 160 au compteur; je ne vois pas de camion à proximité; pour moi, ils sont seuls
  • ok, c'est pris; annoncez la progression
  • on arrive au kilomètre 21; ça continue tout droit, direction l'Essonne. 
  • reçu
  • ok, c'est confirmé; ils prennent direction Evry. Attention, on arrive dans un bouchon. On a du monde devant
  • reçu; ça va nous laisser un peu de temps pour recoller. 
  • reçu, pour 164.... 
Bon, un peu de répit. Mine de rien, avec tout ça, on est tous les deux en sueur; autant dire que le temps passe sans que l'on s'en rende compte. Peut-être s'est-il écoulé 3 minutes... peut-être une heure. Difficile à dire! S'agirait de ne pas entendre, à la radio, qu'un camion s'est fait braquer au milieu de l'autoroute! 
  • ça sort, je répète, ils prennent la nationale
  • ok, c'est reçu; vous pouvez suivre? 
  • oui oui, c'est bon; on y est... on les a.... on arrive sur Evry. 
  • c'est pris; on a cinq minutes de retard...
Ca arrive. Il y a des jours où, sur une filoche, on ne "voit pas le jour", où on ne verra jamais l'objectif; un mauvais départ, un choix à faire qui s’avérera ne pas être le bon.... Il m'est déjà arrivé d'être au départ d'une filoche, le matin, et.... le soir, au moment où on "lève"; rien au milieu. Pas l'ombre du véhicule vu, sur toute une journée! 
  • ok, sortie numéro 2, direction Evry centre. 
  • reçu
  • ils sortent; prennent le rond-point et passent sur le pont. Avenue de la gare. Au feu rouge. Ils prennent à gauche. Ils sont sur la Nationale 2.... ça roule "normal"; file de gauche. Ca clignote à gauche; on a pris un peu de retard. Ok, ils tournent. On n'y est pas.... on peut pas avancer... rue Desmoulins.... on entre dans la rue; aucune visibilité. Ils ont passé le rond-point, devant....
  • on prend où, Franck? 
  • chais pas, moi! Deux possibilités; à droite ou à gauche... 
  • ok, va pour la droite....
Je sort du rond-point, en tournant à droite
  • putain, ils sont là... je les ai vu..; ils ont pris à gauche...
Volant vers la gauche, frein, frein à main.... mur.... qui tombe! 
Eh merde.... j'ai mal pris le virage... et me suis retrouvé contre le grillage d'un pavillon, qui est tombé! 

  • de 164, c'est fini pour nous. Le véhicule semble avoir pris la rue de l'entraide. 
  • reçu, de 5, on va essayer de chercher dans le quartier. 
  • reçu.
Avec Franck, on s'occupe du portail; par chance, il n'a rien. Il n'a fait que se dégonder. Pas de casse. La voiture semble ok. 
Il est presque vingt heures. Les collègues sont arrivé sur secteur, mais personne n'a rien trouvé. Il ne sert à rien de rester sur le quartier trop longtemps, si ce n'est de risquer de se faire lever!
Le temps d'arriver au service, il est presque vingt et une heure. A la maison 45mn plus tard. 

Le lundi, arrivée au service "classique"; rien n'a bougé le week-end, et pour cause, la société de transport est fermée. 
  • ah, au fait, Chris; la 306 a un souci; faut que tu fasses un rapport
  • ah bon? qu'est-ce qui se passe? 
  • le radiateur s'est perçé. Tu fais ce qu'il faut ? 
  • ok. 
Bon, ben c'est la demi-journée qui est morte. Faut faire le rapport, remplir les formulaires ad-hoc, et soit amener la voiture au garage, soit se débrouiller pour qu'ils viennent la chercher. Le garagiste (de la police) me dit qu'il va venir chercher la voiture. Ca m'arrange. 
Ou pas.... le lendemain, j'apprends que la voiture est réformée. Le coût de réparation est trop élevé par rapport à l'ancienneté du véhicule. REFORME. 

Cette affaire, s'est arrêtée là, pour moi. Rien à voir avec le véhicule, mais finalement, tout s'est calmé; plus rien autour du dépôt de marchandise.... rien n'indique non plus qu'on se soit fait détroncher! Ca arrive souvent; les mecs sont chauds et puis, au dernier moment, rien ne se passe! Un jour, un mec ne s'est pas levé, le lendemain, on apprend qu'il s'est fait peter la nuit pour un défaut de permis, le troisième jour, c'est un autre mec qui s'est couché trop tard, etc... bref...
Mais l'enquête a continué pour le groupe Barto. En fait, comme un signe du destin, la voiture s'était en fait trouvée, finalement, à coté du portail que j'avais percuté! Une petite allée de garages. La voiture vue par le collègue lors de mon demi-tour ne devait pas être la bonne.... 

Quelques semaines plus tard, j'étais dans le couloir, à discuter avec le chef de section, Commissaire de Police de son état. Il me demande à ce moment-là de passer "dans la semaine", pour signer une "lettre de mise en garde".... Hum.... comment ? Oui; décision du Directeur. Un véhicule est cassé; le conducteur est en tort... bref, sanction ! 
J'avoue.... J'ai fait comprendre (avec humour) à mon commissaire que je ne signerai pas cette lettre. 
Je n'en ai plus jamais entendu parler. Si ce n'est quelques mois plus tard, lorsque j'ai appris que ce patron avait pris "sur lui" pour ne pas me faire signer cette sanction.
Je précise qu'une mise en garde n'a aucune valeur dans l'échelle des sanctions de la police; si ce n'est que, le jour où, on peut la ressortir pour vous dire un truc du genre "on vous avait déjà prévenu" et, à ce moment-là, vous infliger une sanction réelle, comme un blâme, par exemple. 

Quelques semaines plus tard, l'équipe que nous avions filochée était interpellée dans le cadre d'une Commission Rogatoire en crime organisé. Les mecs avaient, en plus, été "remonté" sur un vol de frêt....  hors de notre zone de compétence.... comme quoi, il n'y a pas tant de hasards que cela... 

mercredi 29 mai 2013

L'enquête des C

~ La couille ~

     Nous sommes vendredi, il est midi. J'entre dans un logement à deux pas du commissariat. La porte est jusque là verrouillée de l'intérieur (je note intérieurement) mais les sapeurs pompiers ont ouvert après être entrés dans l'appartement.
     Nous progressons dans la pièce principale en prenant soin de n'emprunter qu'un seul chemin et de repasser sur nos traces. Nous ne portons que des sur-chaussures et des gants. Le reste de l'équipement, on ne le voit qu'à l'I.J (Identité Judiciaire), ou dans les séries où ils ont un tas de fichiers inutiles (genre fichier des traces de pneus dans le sable: j'enlève mes lunettes, je pose de 3/4, vous voyez la gueule de con ?). Au fond du deux pièces fonctionnel, propre mais minimaliste au niveau déco, se trouve une chambre, un banc de musculation (je note), et un lit deux personnes limite crade (pas besoin de noter je ne l'oublierai jamais). Lit sur lequel repose le corps d'un homme, que la vie a vraisemblablement quitté.
     Ici débute une des enquêtes qui m'a probablement le plus marqué.

~ Le cheminement ~

     Un vendredi comme je les aime. De permanence matin avec mon chef de groupe, nous sommes sur le point d'être relevés. Je n'ai pas encore la qualité d'officier de police judiciaire, car l'arrêté de nomination n'a pas encore été publié. Je suis au début de ma carrière. La semaine a été longue et chargée. Je suis content qu'elle soit proche de se terminer.
     Tout est calme, le travail ne manque pas mais nous avons bien avancé sur les dossiers. Si tout se passe bien, on pourra se faire une petite "semoule" bien relevée ce midi. Une tradition. Youssef (le prénom n'a pas été changé), nous attend.
     11h43, l'appel tombe. Découverte de cadavre. Les sapeurs pompiers ont été appelés pour un homme ne répondant plus aux appels. Ils sont entrés en brisant une baie vitrée au sixième étage d'un immeuble récent mais vieux avant l'âge. Ils y ont trouvé un homme mort. Aucun détail ne nous est communiqué, nous sommes attendus sur place. Ça commence fort.
     Mon chef de groupe vient me chercher et me dit mot pour mot "allez viens bitos, tu vas voir comment on gère un macchabée en vitesse". J'attrape mes affaires et nous y voilà. C'est "à deux pas" qu'il me dit en plus, "tu vas voir c'est du gâteau".

                                                       ~ Le con ~

     Nous nous y rendons d'un bon pas, il rigole. Il me fait la leçon, lui l'ancien face au lapin de six semaines que je suis. Je me souviendrai toujours de sa tête. Avant et après. Nous n'avons pas mangé de semoule ce jour là, pourtant on a fait de l'huile. Il fait beau, tout le monde est content. Les femmes sont courtement vêtues, la vie est belle. De la merde oui ...
     Nous entrons dans l'immeuble, qu'un membre de l'équipage de voie publique a pris soin de laisser ouvert, et grimpons au sixième étage.

~ Les premières constatations ~

     Les pompiers ne sont plus sur place. Les maigres infos ont été données aux collègues de voie publique qui gardent les lieux. Manifestement, ils n'ont pas pris de précautions particulières dans l'appartement, rien de suspect n'ayant été relevé. Super. Il faudrait organiser des stages inter-services pour comprendre les impératifs en judiciaire (on me souffle à l'oreille que ça existe ... ).
     Toutes précautions d'usage prises - sous réserve de ce que j'ai dit plus haut - nous avançons dans le salon. Je note la présence d'une lettre tapée à l'ordinateur et imprimée, et d'un gros rouleau de film plastique sur la table de la pièce principale. Du type qui emballe les palettes dans les entrepôts. Tout ça n'annonce rien de bien sain.
     Arrivée dans la chambre, à 2m50 de la table de la pièce principale. Outre le banc de musculation, je remarque la présence de cinq unités centrales d'ordinateurs empilées. Les façades latérales sont absentes. De plus en plus étrange. Je n'aperçois aucun disque dur. De mieux en mieux. Ou de pire en pire selon le point de vue.
     Puis je me retourne sur le corps. Au milieu du lit, les bras en croix, dont l'un passe sous le fin matelas, git le corps d'un homme de vingt cinq ans à vue de nez. Enfin je dis ça mais on ne voit pas son visage. Il est masqué par ce même film plastique - bien épais - qui semble en faire le tour plusieurs fois, vu l'opacité. Le défunt (j'écris défunt mais en fait je n'en sais rien n'étant pas médecin) ne porte qu'un slip souillé par l'épreuve qu'il semble avoir traversée. Il repose sur le dos (décubitus dorsal, plus de détails par ici).

     Petite précision : en province, du moins pour ce que j'en connais, un médecin (légiste en général) se déplace quasiment systématiquement sur les découvertes de cadavres. Cela permet de faire un tri non négligeable sur les enquêtes qui en méritent une et celles qui sont "pliées d'avance". Et plus important un certificat de décès est établi. A Paris, c'est assez rare, si ce n'est éventuellement le praticien du SMUR ou SAMU (cas des décès sur la voie publique) ou lorsqu'un médecin est présent dans l'équipage des SP (Sapeurs Pompiers). Bien souvent donc, aucun certificat de décès n'est délivré.   
     Vous enquêtez donc parfois sur un corps pour rechercher les causes d'une mort qui n'a pas été établie de manière officielle. Et, oui,  nous ne sommes plus à une aberration près. 
     En l'espèce, je n'avais pas de certificat de décès. Le corps de ce pauvre homme devait probablement se situer aux frontières du réel. Quelque part entre le Styx, le port de l'Arsenal et le canal de l'Ourcq.

     Le corps est plutôt "frais", peu ou pas d'odeur, ce qui implique une mort récente vu le temps clément et les températures agréables (nous sommes au printemps), nous le manipulons avec précaution, la rigidité cadavérique (définition) - rigor mortis - est présente dans les membres inférieurs. Des lividités cadavériques sont installées sur les parties basses du corps non comprimées, soit au dessus des parties en contact avec le matelas, gravité y compris (explications par ). Nous ne parvenons pas à retourner le corps pour autant, il n'est pourtant pas bien épais ... Mon chef de groupe s'avance sur le lit et enjambe le corps, je fais le tour du lit. Là je me liquéfie et je lui hurle "descends de ce putain de lit tout de suite".

~ La chiure ~

     Je comprends pourquoi le corps ne peut être retourné. Les deux bras sont attachés au cadre du lit, par des liens de corde fine tellement tendus qu'ils s'enfoncent dans les chairs. On ne les voit pas. Ils sont courts, et ne permettent aucun débattement. Sous le choc, je ne vérifie rien d'autre.
     Cloué, les questions fusent dans ma tête par dizaines: qu'ont touché les pompiers ? Les collègues ? Qu'avons-nous touché ? Quels ont été les chemins empruntés dans l'appartement ? Ce gars était-il seul au moment de sa mort et si non, qui se trouvait dans l'appartement à cet instant ? L'angoisse.

     Premier réflexe, tout le monde dégage de l'appartement. On appelle en urgence le magistrat de permanence criminelle, lequel annonce son arrivée sur les lieux en compagnie de collègues de la Brigade Criminelle en observateurs. Demi maul (petite blague privée à destination de l'entente rugby du 36 Quai des Orfèvres dont les membres ne liront pas ce billet).
     Débarque le chef d'unité, et le chef de service, prévenus aussi. Oui, la police est une institution hiérarchisée. Le chef d'unité est un mec solide - professionnellement parlant - bien que taillé à la serpe dans une brindille sèche. Il conseille et oriente, sans prendre la main. Il assure. Plus que moi (je note).
     Le temps que le "Proc" débarque avec les saigneurs de la Crim', sont sorties du chapeau - comme de bizarre - des tenues complètes de "scènes de crimes" nous permettant de poursuivre les investigations (Article 22 du règlement général d'emploi: "démerde toi comme tu peux"... ). La tenue coton-tige. Les voies des fournitures administratives étant désormais pénétrables, nous pouvons dès lors, sans crainte mais avec prudence, arpenter les lieux.

      Ndlr: A l'occasion de cette enquête, j'ai fait l'objet d'un prélèvement A.D.N, en vue de la "désincrimination" (veuillez pardonner le néologisme), tout comme mes collègues. Rien de choquant selon moi, mais ceci est une autre histoire. 

      On évite, autant que faire se peut, de manipuler le corps (le mal a déjà été fait vous me direz) mais on inspecte surtout. Il ne semble y avoir aucune trace de coup sur ce dernier, pas de plaie visible, aucune contusion, nous n'en sommes pas moins des non spécialistes.    
      Les liens sont vraiment tendus, sans marge de manoeuvre. Impossible de voir pourtant comment les liens ont été effectués, ceux-ci étant trop profondément ancrés dans les chairs. Hors de question d'y toucher avant l'arrivée de la Crim'. Et putain, ces ordis rangés impeccablement sans disque dur, ce banc de musculation, le back ground semble super glauque ...
 
      Le rouleau de film est sur la table, à trois mètres cinquante du corps, en léger décalage avec l'entrée de la chambre ce qui impose de décrire un virage. Or, la tête est entourée d'au moins trois à quatre tours dudit film, opaque au possible. Comment imaginer que cet homme a pris le soin de laisser une lettre  annonçant son suicide, posée à côté du rouleau, s'est enroulé la tête puis est allé s'attacher - à poil ou presque - au cadre du lit, de manière aussi déterminée ?

~ "La crim" ~

      On nous annonce l'arrivée du substitut de permanence ainsi que des collègues de la Brigade Criminelle. L'affaire tombe au plus mal, ils sont sur une autre enquête qui monopolise toutes les ressources du service, autrement plus médiatisée. Ils annoncent la couleur d'emblée, le substitut le sait (c'te connerie). Et oui, la Crim' a un certain poids. Ils en imposent, alors qu'en fait ils font caca comme moi régulièrement. Question d'aura probablement. Certains en abusent, eux sont plutôt détendus.
      Nous leur faisons un compte rendu des premières constatations, de la disposition du corps et des éléments plus que troublants relevés. Ca leur fait bouger une couille sans frôler l'autre. Question d'habitude probablement.
      Ils sont plutôt sympathiques mais la manière dont ils vont procéder est étrange. Ils s'équipent avec le substitut et pénètrent seuls dans l'appartement. Après quinze minutes, ils ressortent et nous demandent d'entrer. Les visages sont fermés. J'ai l'impression de passer sur le grill . Qu'avons nous raté ?
     Nous nous dirigeons vers le corps et nous penchons plus sérieusement sur les liens. L'un deux est un noeud coulant ... Il ne leur en faut guère plus.
     Le verdict est sans appel pour la Crim', il s'agit d'un suicide. Les regards se croisent, substitut, crim', poulets de batterie, taulier, dans le désordre. Tout ça me paraît un peu prématuré mais bon, passons. Le magistrat nous laisse saisis de l'enquête, moment que le chef de service choisit pour manquer de s'étouffer. Nous recevons pour instructions de mener enquête (sur les bases de l'article 74 du Code de Procédure Pénale donc, rien ne paraissant suspect à ce stade ...) en vue de l'autopsie qui doit avoir lieu au plus vite. Avec assistance des enquêteurs, donc bibi et son chef de groupe. Au moins, la transmission rapide de la procédure n'est pas nécessaire comme c'est le cas pour les autopsies sans assistance.
     Autant vous dire que nous n'étions pas plus nombreux à bosser sur l'enquête, d'où l'étouffement du patron. Les collègues rompus à la procédure qui me liront imagineront sans mal.
     Le substitut et la crim' étant partis, il ne reste que nous, et un grand moment de solitude à venir (un ange passe, les ailes plombées d'une procédure épaisse). Pas la peine de vous préciser que pour le couscous de midi, c'était baisé.

~ Les conclusions ~

     Nous avons donc bossé comme des chiens, sur les constatations, l'ensemble des scellés à réaliser (après exploitation des traces et indices), le cheminement possible des personnes éventuellement présentes avec lui au moment de sa mort (directions de fuite, vidéos éventuelles, enquêtes de voisinage, etc ... ). Aucune hypothèse n'était écartée.
     Nous avons été contactés par son employeur et auditionné ce dernier, lequel avait reçu la même lettre alambiquée et dactylographiée dans laquelle il annonçait son départ pour ailleurs (le lien avec les ordinateurs dépouillés de leurs disques durs me trottant dans la tête). Lettre reçue le jour de la découverte du corps, par voie postale. Nous avons entendu le peu de familiers restants, et qui sais-je encore. Nous avons fouillé son passé, un peu glauque, sa vie, ses moeurs ... Nous avons envisagé plusieurs scénarios, mais rien ne permettait d'en dégager un qui soit totalement convaincant. L'autopsie a été donc été conduite, sur la base d'un "fouzitou" d'idées, et en n'excluant aucune piste. Une autopsie longue, très longue, complète, soit environ cinq heures.
     Les liens - qui sont dans ce genre de cas laissés intacts in situ lors du transport du corps - ont été coupés sur le cadre de lit puis méticuleusement inspectés par un spécialiste. Il y avait bien un noeud "fixe" et un noeud coulant. Les conclusions de cette enquête me hantent parfois, puisqu'aucun élément suspect n'ayant été mis à jour, c'est la thèse du suicide qui a été retenue. Bien évidemment, tous les prélèvements nécessaires pour la recherche de toxiques, médicaments, stupéfiants, et imprégnation alcoolique ont été effectués. Les résultats ne sont pas immédiats en revanche. Ils n'ont rien appris de plus. L'enquête a donc été clôturée.  
     Et le suicide privilégié.

     Sentiment d'inachevé donc, d'élément qui t'échappe. Probablement la raison pour laquelle je pense toujours à cette enquête qui pour moi n'a jamais été close. Comme un flottement quand j'y pense, peut être l'impression d'avoir raté quelque chose, puisqu'en définitive, une thèse a été retenue par dépit, du fait de l'impossibilité d'en démontrer une autre. Et pourtant, ce ne sont pas les faits troublants qui manquaient. Imaginez donc que ce garçon a, sobrement, préparé deux lettres annonçant son désir d'en finir avec la vie pour en poster une chez son employeur, avec le risque qu'elle arrive avant. Puis aurait rangé ses ordinateurs en prenant soin de se débarrasser de l'ensemble de leurs disques durs (on se demande bien pourquoi, mais surtout où). Puis aurait préparé méticuleusement deux liens, dont un ouvert puisque fixe et l'autre coulant.
     Enfin, il aurait entouré son visage de film plastique (l'autopsie aura révélée quatre tours et demi au total), posé le rouleau sur la table, parcouru le chemin jusqu'à son lit, avec la difficulté que vous pouvez bien imaginer, aurait attaché un de ses poignets avec le lien fixe, puis passé son bras dans le lien coulant. Quand on pense à la volonté nécessaire pour accomplir tout ça en se sachant dans l'impossibilité de respirer (sans parler du stress), on se dit que la détermination sans faille déployée aurait fait merveille s'il avait choisi la vie.
     Et si maintenant je vous apprends que la porte verrouillée de l'intérieur avec les clefs engagées dans la serrure pouvait être ouverte ou fermée de l'extérieur sans difficulté à l'aide d'un second trousseau, je ne doute plus du fait que vous allez - vous aussi - vous poser quelques questions.

     J'ai entendu une phrase très juste dans une série policière que je trouve très bien réalisée et que j'adore ("Southland" pour les curieux) : "Un jour ou l'autre un flic doit apprendre qu'il ne peut pas sauver tout le monde". En effet. Ce que j'ai appris de cette enquête et qui n'en est pas moins vrai, c'est qu'un flic ne peut pas toujours avoir les réponses aux questions qui lui sont posées.
     Et ça, c'est tout aussi dur à accepter.

     Flam

mercredi 22 mai 2013

Lettre ouverte à la représentation nationale

Avant tout, je m'adresse à vous, lecteurs de ce blog. Peut-être avez-vous parcouru ce billet paru voilà juste deux jours, et qui faisait état de cette triste affaire que celle de la mort d'Aurélie Fouquet, jeune policière municipale tuée par balle voilà deux ans.

Celui-ci fait suite à une conversation s'étant déroulée sur Twitter (mon contradicteur se reconnaîtra sans difficultés), et a pour but direct de proposer la mise en place d'une nouvelle mesure ayant pour but de réduire les risques de récidive/réitération d'individus ayant pu être dangereux, susceptibles d'obtenir un avis favorable de libération anticipée. 
La seule chose que je puisse demander, à mon niveau, c'est que cette mesure, que je propose, soit au moins "étudiée", réfléchie, certainement adaptée, par nos représentants nationaux. Et pour ce faire, le mieux est encore que ce billet soit diffusé par tous moyens. 
Bien évidemment, je me chargerai personnellement d'une diffusion directe, mais plus nous serons nombreux, et plus la simple étude sera possible, et, pourquoi pas, reprise par un député. 
Je vous demande donc, simplement, de "retwitter" la diffusion de ce billet ou son lien en mentionnant le pseudo d'un ou plusieurs députés, s'il est sur Twitter; faites-lui parvenir le lien du billet. Peut-être que certains le liront.
Rassurez-vous, je ne suis pas devenu fou durant la nuit, et j'ai ma petite idée sur les chances de réussite, qui sont à peu près égales à celles de gagner au Loto.
Ce qui n'empêche nullement d'essayer. 

Madame, Monsieur le Député, 

Le drame de Villiers sur Marne est survenu voilà maintenant 3 ans. L'un des protagonistes présumé, Redoine Faid, toujours en cavale, est mis en examen dans le cadre, entre autre, de cette tragique affaire. 
Cet individu est loin de pouvoir être considéré comme "le perdreau de l'année", en terme de banditisme. 
Auteur, entre les années 1995 et 1997 d'au moins trois braquages (ceux, en tous les cas, pour lesquels il a été mis en examen et condamné), il a été libéré en 2009 alors qu'il avait été, au préalable, condamné à 18 ans de réclusion criminelle. Le calcul est simple, il est en fait sorti au bout de 10 ans. Alors que, chaque infraction commise, pour lesquelles il a été condamné, était passible de dix ans minimum d'emprisonnement. Pour rappel des faits, il a été condamné pour le braquage d'une entreprise, un braquage de banque, et le braquage d'un fourgon blindé (Villepinte, 1997) au cours duquel il n'a pas hésité à faire feu sur des policiers. 
Il ne s'agit pas, ici, de blâmer quelque personne que ce soit. La chaîne judiciaire a œuvré  dans son ensemble, et selon les règles en vigueur. Celles-là même qui sont votées au sein de la représentation nationale, par l'Assemblée Nationale et le Sénat. 

Ce cas de figure est tout de même assez rarissime en ce sens qu'il conduit, quelques mois après libération, au meurtre; dans le cas présent, celui d'une policière. Pour autant, les cas où des profils à peu près similaires sortent de prison sous libération conditionnelle le sont beaucoup moins. 
Certes, ceux autorisés à sortir par le Juge d'Application des Peines le sont sur la base d'un dossier jugé "solide". Je pèse mes mots parce que, au final, si le dossier en lui-même présente bien, rien n'est moins certain pour ce qui va advenir à compter de la sortie du condamné. Les travailleurs sociaux, et autres Conseillers d'Insertion et Probation sont, rien que dans leur profession, en nombre limité, avec les moyens en proportion. Très insuffisants au regard de la tâche à accomplir pour être efficaces, je ne vous apprend rien. En tous les cas tels que la société serait en droit de l'exiger. Là encore, il ne s'agit de les pointer du doigt, tant leur métier est difficile, et qu'ils font ce qu'ils peuvent avec, comme l'on pourrait dire, avec les moyens du bord. 

Mais il faut reconnaître que libérer, en conditionnelle, des personnages comme Redoine Faid, voir même Christophe Kidder (qui a déjà prévenu qu'il allait s'évader), relève du pari. 
Soit on le laisse sortir, et la conditionnelle réussit, et ce pari est dit "gagnant/gagnant" pour l'individu comme pour la société  soit, si elle ne réussit pas, elle peut conduire à un futur tel qu'on a pu le voir; même s'il ne mènera pas toujours, heureusement, au meurtre. 

Il manque donc un échelon intermédiaire qui puisse réguler cette confiance qu'on pourrait apporter à ces détenus ayant pu être dangereux, face au risque pris. 

J'en arrive au propre de ma proposition. Pourquoi ne pas imaginer un service (dépendant de la police judiciaire) qui puisse "surveiller" cette portion d'individus de manière active, dès leur sortie ? 
Il s'agit-là non pas d'une surveillance "H24", où il est question de suivre, en permanence le sujet, mais plus d'une sorte d'enquête de réinsertion qui se ferait dans l'ombre, sans même forcément prendre contact physique avec l'individu, de préférence sans même qu'il s'en aperçoive. 
Cette surveillance pourrait se dérouler de la même manière qu'une enquête de police ayant pour but de rechercher l'auteur d'une infraction. A la différence qu'elle vise, là, à contrôler la réinsertion de celui qui est désormais ex-détenu. Elle doit viser avant tout le respect de la probation, des obligations faites au détenu libéré  mais aussi vérifier, tout simplement de son environnement, de ses règles de vie. Concrètement, veiller à ce qu'il soit effectivement présent à son travail, évaluer son environnement et les risques liés, vérifier le fonctionnement des comptes bancaires (tels que ce que l'on pourrait attendre du "bon père de famille", de sa téléphonie ... ). 
Il s'agirait de procéder à une classification de la surveillance. Rouge pour un suivi permanent, orange pour un suivi plus espacé  et jaune pour un suivi plus détendu (bi-annuel, par exemple). Cette mesure étant décidée, par le Juge d'Application des Peines, pour un temps bien déterminé. 
A cet instant, les enquêteurs feraient un "rapport" au magistrat, lequel jugera, sur la foi de cette procédure, de la bonne réinsertion du sujet. Auquel cas, il sera totalement libre, ou alors, s'il est jugé potentiellement dangereux, une autre mesure pourrait être décidée, comme le retour en prison. 

Pour autant, ce dispositif, qui engendre forcément des coûts humains, en matériels, ainsi qu'un budget de fonctionnement, se doit d'être limité à certains cas jugés potentiellement"à risques", de par la nature des faits pour lesquels les individus ont été condamnés (notamment les vols avec armes, et autres homicides) pour lesquels il semblerait que la justice, par le biais d'un Juge d'Application des Peines, serait encline à tenter la libération anticipée. 

Il ne s'agit aucunement d'encombrer de tels services, lesquels verraient alors leur efficacité amoindrie. Il me semble que ces entités seraient en capacité de fonctionner par groupe de 5 fonctionnaires par département, le chiffre devant être revu à la hausse sur des grosses agglomérations, fonction également de la densité de la population criminogène. 

Il me semble qu'un tel dispositif, s'il ne règle pas la totalité du problème de réinsertion de détenus ayant pu présenter un risque, pourrait, en tous les cas, juguler le problème, et limiter les risques. 

En espérant avoir quelque peu retenu votre attention, et vous remerciant d'avoir lu, Madame ou monsieur le Député, veuillez agréer, Madame, monsieur le Député, l'expression de ma considération distinguée. 


l'un d'entre eux aura-t-il l'audace de reprendre l'idée d'un "simple" flic? 



lundi 20 mai 2013

3 ans...

3 ans que ce drame est survenu. Et je me souviens de cette période comme si c'était hier.
Alors que je devais publier un billet tout autre, l'actualité me rattrape...

3 ans qu'Aurélie Fouquet a été tuée alors qu'elle intervenait pour un accident de la circulation.
Accident qui a mis aux prises une bande de malfaiteurs lourdement armés, et qui n'a vu dans le véhicule de police municipale qui approchait, que le risque d'être interpellé. Groupe qui n'a pas hésité à faire feu, à l'arme de guerre, faisant un mort et sept blessés.


Aurélie Fouquet était maman d'un enfant de 19 mois, à l'époque.

Même si j'étais affecté, à l'époque, à la Brigade de Répression du Banditisme de Paris, je n'ai pas participé à l'enquête. Si ce n'est aux multiples interpellations qui se sont déroulées, notamment à Creil.
Jour où, comme de par hasard, Redoine Faid était "absent" de son domicile. La même semaine où un reportage dédié à "Redoine, braqueur repenti" était diffusé sur Canal +". Le hasard ...

Je me souviendrai longtemps de la diffusion de ce reportage. J'étais abasourdi, en voyant les images défiler ... Ce mec qui, tranquillement, racontait comment il avait fait feu sur des policiers à Villepinte, lors du braquage d'un fourgon blindé, en 1997. Aucune once de regret, dans ses paroles. C'en était presque normal, de faire feu. Ce soir-là, c'est une envie de vomir, qui m'avait parcourue le corps, puis la colère. Alors même que son interpellation était programmée la même semaine, alors même que certains d'entre nous allaient se rendre à son domicile pour tenter de l’interpeller, lui enchaînait, narcissiquement,  les interviews et plateaux télé.

Je rappelle tout de même que, chronologiquement, alors même qu'il écrivait son livre, se déroulait cette fusillade qui a coûté la vie à Aurélie Fouquet; meurtre pour lequel il est mis en examen et même suspecté en être l'instigateur. Ce n'est pas moi qui le dis, mais les juges qui l'ont mis en examen. Même s'il reste "présumé" innocent. A l'instant présent, ce mot "présumé", que je suis obligé d'écrire, il fait mal...

Comment, au 21ème siècle, un homme condamné peut-il se construire une notoriété sur ses crimes, un peu comme un héros moderne ? Comment les médias ont-ils pu s’intéresser à cet homme, l'ériger en personnalité publique fréquentable ? J'ose espérer que l'histoire leur aura servi de leçon, mais je n'en suis pas sur.
Plus jamais on ne doit médiatiser ces voyous; tout repenti qu'ils se disent être.
Comment un voyou, tout repenti qu'il se dit être (je me répète, mais j'insiste), peut-il se faire de l'argent sur les crimes commis ?
Cet homme qui va voir Michael Mann, réalisateur du film "Heat" (1996) en lui disant être inspiré par son film. Celui-là même qui va jusqu'à mettre un masque de Hockey sur Glace, lors du braquage, comme dans ce même film ...

Alors quoi ... On braque, on fait feu sur des policiers, au risque de les tuer VOLONTAIREMENT, bien sur, on fait sa petite peine de prison (allez voir cette infographie le concernant, ici) et derrière, on va voir les journalistes, sort un bouquin, fait des reportages télé, et donc, on se fait de l'argent... Directement en lien avec les crimes commis. Comment est-ce possible?
A partir du moment où il est démontré qu'un homme a fait feu sur des policiers, volontairement, on peut logiquement en déduire que cet homme n'a plus aucune morale. Que rien ne l'arrêtera dans sa volonté. Sauf peut-être...

Et, comme un aveu, ayant bien conscience qu'il n'allait pas sortir avant bien longtemps de prison, Redoine Faid s'est évadé. C'est donc dans ces circonstances que l'on se souvient, que l'on rend hommage à cette jeune policière ...

Je ne peux que souhaiter que Redoine Faid soit rapidement retrouvé. Et qu'il réintègre l'endroit qu'il n'aurait jamais dû quitter.
Redoine Faid fait partie ce ces criminels qui ne devraient jamais sortir de prison, qui n'est pas réinsérable. Le croire, c'est se voiler la face, et surtout ne pas le connaitre, ne pas connaitre ce genre d'individu. En tous les cas, tels qu'ils sont. La comédie, pour eux, c'est devenu tellement facile...
Je ne citerai pas de noms, la loi me me l'interdisant, mais j'en ai vu, se construire des emplois fictifs pour sortir de prison. J'en ai même vu un se faire employer dans un cirque.... un pied de nez à tout le système.
Comment dire...
"C'est facile, après", allez-vous me dire... peut-être...
Mais notre système actuel est totalement dénué de moyens de contrôle face à tout ceux qui sortent sur "dossier". On en revient toujours à la même chose... Si tant est que la société,  nos politiques en tête, le veuillent, avec quels moyens ?

 Mes propos choquent très certainement. Mais je les assume. Certains vont me dire que ce billet est "populiste", ou n'est que l'expression de l'émotion, dépourvu de tout sens critique, de tout sens juridique... Mais c'est oublier que la justice, avant d'être des livres, avant d'être des textes... La justice, c'est la vie, que lorsque je cherche définition du mot justice, j'y lis "caractère de ce qui est juste"... Cette notion peut paraître vague, mais tout de même...

Bref, c'est une matinée coup de gueule.... mais, c'est la seule chose qui me soit venue à l'esprit ce matin.
En ce sens, je ne peux que me féliciter des annonces de Manuel Valls; même si, avant-même cela, je n'avais aucun doute quant aux moyens mis en place, et à la motivation des collègues chargés de cette affaire.

Une énorme pensée à Aurélie Fouquet, à son enfant, sa famille... Que l'avenir leur apprenne à vivre avec ce drame.

J'en ai terminé, vous pouvez désormais retourner à vos occupations.



dimanche 12 mai 2013

Ordinary man

   C'est en écoutant le titre de Chinese Man, de l'album Groove sessions vol. 2 (Chinese Man Records), que m'est venue l'idée de ce billet. L'histoire d'un mec ordinaire, que rien ne destinait au demeurant à se retrouver devant moi. Une histoire triste.
   Et pourtant. Pourtant j'adore ce morceau, ce n'est pas lui rendre hommage (vous voulez un lien ? --> ).
   J'étais alors dans mon premier poste, dans un service d'investigations (pour plus d'explications, je vous invite à lire mes premiers billets, ici et ). Un week-end de permanence comme il en revient toutes les trois à quatre semaines dans ce genre de service.    
   Croyez-moi, vous chérissez vos samedis et dimanches de repos. Parce que la semaine vous bossez (le rythme hebdomadaire basique d'un policier - en cycle hebdomadaire - est en principe de 40h30).
   Ce samedi donc, je prenais la permanence de matin (6h30 - 14h30). 
   Dix gardes à vue au compteur, du boulot mais rien d'insurmontable. Les permanences décalées ne sont en général montées que par deux effectifs. Je me trouvais en binôme avec un ancien, un brigadier chef qui avait (a toujours en fait) trois fois plus d'années de "boîte" que moi. Il se dirige aujourd'hui vers une belle fin de carrière, fort de l'expérience qu'il a acquise dans ses précédents puis auprès de mes mentors. Bon vent l'ami, mais ne pars pas trop loin, tu me dois un verre.
   C'était un samedi comme je les vomis. Peu de sommeil et trop d'abus, pour cause de soirée à la maison, je pris péniblement la rame qui me menait aux bureaux de la permanence du commissariat, concurrençant par là les "cloches" des souterrains, manifestement bien plus frais que moi. J'effectuais la relève, et buvais du bout des lèvres un mauvais café lorsque la première présentation (une affaire, un flagrant délit en général, effectuée par les collègues de voie publique est présentée pour appréciation à l'Officier de Police Judiciaire de permanence). Bibi donc si vous suivez. Imaginez ma gueule. Ceux qui me connaissent n'auront aucun mal.
   Une belle affaire. Deux toxicomanes qui venaient de cambrioler le pavillon d'un familier, pris la main dans le sac avec le butin. Du miel (copyright @Elvis). Garde à vue (droits subséquents bien évidemment, dont il me semble inutile de parler encore une fois, non ? ), fouille du véhicule, auditions, on avançait au plus vite le dossier qui valait mieux que les "petites" affaires de la nuit, elles-mêmes déjà avancées (par là, j'entends les enquêtes ne nécessitant que peu d'investigations et pour lesquelles une décision du magistrat peut être rapidement obtenue). Cette nuit là, petites elles l'étaient, heureusement.
  Quand arriva mon champion.
  Un "flag", authentique, en pleine rue. Je rappelle à cette occasion que tout citoyen est fondé à procéder à l'arrestation de l'auteur d'un crime ou délit flagrant dont il est le témoin. Ceci découle de l'article 73 du Code de Procédure Pénale (par ), dont personne n'est censé ignorer les termes. A bon entendeur. Un homme, ordinaire, en apparence, qui après de trop longs déboires, en venait ce samedi matin pluvieux à foutre sur la gueule de Madame. Lui "bomber la guérite" comme on dit souvent.
Devant quatre témoins, oiseaux de nuit de passage (la référence musicale n'aura pas échappée aux plus attentifs). Epic fail.
   Il m'est donc présenté à la permanence par les effectifs interpellateurs. Compte rendu, invitation à être entendus des témoins, présentation de la future plaignante. Stupeur, elle a la tête comme un compteur à gaz (probablement l'expression la plus usitée chez nous), elle saigne du nez, l'oeil boursouflé, la lèvre ouverte. Il a eu la main lourde manifestement. Elle a refusé les soins des Sapeurs Pompiers bien évidemment appelés par les collègues.
   Je place Monsieur en garde à vue, avec notification différée de ses droits, celui-ci étant passablement "beurré comme un petit Lu". Nous tentons de le faire souffler dans l'éthylo histoire d'avoir une idée du taux d'imprégnation, mais il est odieux, arrogant, vindicatif. Il refuse. Ca ne va pas arranger ses bidons.  
   Ce n'est pas à vous, ou du moins certains d'entre vous, que je vais apprendre que la viande saoule est la plupart du temps peu coopérative ...  Il me menace de me poursuivre devant tous les tribunaux subsistants à ce jour. Je lève l'oeil droit, prend mon air le plus intelligent (type bovidé flegmatique) et je l'ignore royalement pour le moment, sentant pourtant monter les abeilles en moi. Il passe donc par la case dégrisement.
   La plaignante est entendue sur les griefs qu'elle a à formuler contre ce dernier. Elle souhaite déposer plainte. Nous lui expliquons patiemment les conséquences que vont entraîner la procédure qui débute, pour lui comme pour elle, qu'elle choisisse de déposer une plainte ou non. Dans les textes aucune différence, le Procureur étant le seul décisionnaire quant à la suite à donner aux plaintes. Dans les faits, il est certain qu'une procédure pour laquelle la "victime" (j'en vois bondir au fond de la salle) ne dépose pas plainte a tout de suite moins de poids. Logique imparable.
   Le couple n'a pas d'enfant. C'est déjà ça. Nous abordons l'histoire du couple, les difficultés, la survie (ils résident dans un ensemble généralement appelé "cité pourrie" - la terminologie a été changée -  difficile de l'arrondissement), éléments qui nous amènent au motif de la dispute qui nous concerne présentement et aux coups qu'elle déclare avoir reçus. Une accumulation de non-dit, de suralcoolisation, et cette nuit d'ouverture de vanne. Heureusement d'ailleurs qu'il n'avait rien en main à cet instant, compte tenu de la violence des coups portés. Elle ne serait peut être plus là pour en parler. Ca arrive, souvent, soit dit en passant.
   Aux alentours de treize heures, l'intéressé semble être revenu à de meilleurs sentiments. Il refuse toujours de souffler, néanmoins, il semble lucide et en mesure de comprendre la portée de la mesure prise à son encontre et les droits qui en découlent et que je m'apprête à lui notifier.
   Il comprend parfaitement, il me déclare vouloir assurer seul sa défense, et ne pas vouloir être examiné par un médecin. Et oui, Mesdames et Messieurs les avocats, ça arrive fréquemment, contrairement à ce que vous semblez croire. Soit. Je choisis pourtant de l'envoyer voir un médecin car il est porteur de marques, plutôt des griffures, semble t'il défensives de la part de Mme. Normal. Il me faut donc envisager qu'il se voit délivrer une I.T.T (Incapacité Temporaire de Travail, notion "abstraite" qui permet de fixer des seuils en matière de violences notamment, et qui a trait à la durée pendant laquelle les actes habituels de la vie courante peuvent être entravés, gênés voire devenus impossibles : plus de détails par ici ). Cette même I.T.T qui sera octroyée à Madame (pas la "même", mais sur le même fondement). Car nous enquêtons à charge, mais également à décharge. Certains à la chevrotine. En l'espèce il a des blessures vraisemblablement consécutives aux faits, je dois les faire constater et permettre au praticien de les "chiffrer". Je dresse donc réquisition à cette fin.
   Je suis relevé par les collègues d'après midi, mais je décide de rester pour continuer à bosser sur la procédure, n'ayant rien de mieux à faire que de prendre un bon repas et du repos.
   Je suis destinataire de l'I.T.T de la plaignante dans le même temps. Elle s'est vue octroyer six jours tout de même, les blessures étant "importantes", plus sûrement impressionnantes d'ailleurs, mais pas de nature à occasionner une gêne véritable dans les actes de la vie courante.
   Quant à Monsieur, le "car" (comprenez le véhicule dédié) chargé du transport pour qu'il aille se faire examiner par le médecin n'est pas disponible. J'ai donc largement le temps de procéder à son audition. Ne restera alors que l'examen médical, une nouvelle audition, une confrontation comme souvent dans ce genre d'affaires.

   Je vais le chercher en cellule. Il a retrouvé, comme moi - après dégrisement - figure humaine. Ici, les cellules sont confortables et propres, modernes car récentes. J'ai connu bien pire croyez moi. Je monte à la permanence et m'installe sur un pc. Grande identité (nom, prénom, date et lieu de naissance, domicile, téléphone, filiation, enfants, permis, antécédents judiciaires, addictions diverses etc ...), histoire du couple, déboires éventuels, back ground professionnel ...
   On vise large pour essayer de comprendre. Puis on en vient aux faits qui l'emmènent devant moi. Je lui demande de me raconter sa soirée jusqu'au moment de son interpellation.
   Je le laisse parler, il me raconte sourire aux lèvres qu'il n'a rien fait. Je me fissure ("visagalament parlant"), j'ai quatre témoignages concordants qui établissent qu'il lui a courageusement bombé la paillasse. Ça commence mal, il se marre, commence à hausser le ton alors même que je n'ai pas posé de question directe pouvant mettre à mal sa version. Mon binôme,  resté lui aussi pour avancer le dossier de cambriolage, me voit fulminer, assis en face de moi. Il jubile, il est d'un calme à faire peur. Les collègues se succèdent dans le bureau, posant diverses questions au sujet des dossiers en cours. Je n'écoute même plus.
   J'attaque donc dans le bois dur, posant les questions qui fâchent. Je le bombarde, il reste de marbre mais il commence lui aussi à monter en pression. Je commence à hausser le ton. Quel intérêt auraient quatre personnes qui ne le connaissent pas, à déclarer de concert, et de manière concordante qui plus est, qu'il a porté de sérieux coups à sa compagne ?
   Réponse: ce sont tous des menteurs, Madame la première ...
   Enfin, plus exactement, c'est lui qui dit la vérité. Les gardés à vue ont une fâcheuse tendance à ne pas répondre aux questions qui leur sont posées, du moins pas directement.
   Je lui apporte les éléments à charge qui ressortent de la procédure, un par un, les détails des coups décrits par les témoins et qui collent avec les déclarations de sa compagne, plaignante. Il ricane. Je hurle. Il me demande pourquoi je lui crie dessus. Beaucoup de monde dans les bureaux se demande pourquoi d'ailleurs. C'est vrai, les violences conjugales ne sont "pas du tout" la marotte du Parquet. Je lui explique les conséquences possibles de ses actes, la politique actuelle dans ce genre de faits, et le sens de l'humour relatif des magistrats face à de telles déclarations appuyées par des éléments. Il est vrai que bien souvent c'est la parole de l'un contre la parole de l'autre, si ce n'est les traces de coups éventuelles. Bien que rien ne puisse établir souvent que les coups ont été portés par M. à Mme (plus rarement l'inverse).
   Mais là, l'affaire est carrée. Ses dénégations n'ont donc pour seule conséquence que de me faire monter en pression. Je pose toutes les questions nécessaires, jusqu'au bout, qu'il balaie toutes d'une main, avec une mauvaise foi crasse et un aplomb de professionnel. Pourtant il ne l'est pas. C'est, semble-t-il, la première fois qu'il lève la main sur Madame.
   Je mets fin à l'audition, rien ne sert de continuer, j'ai en main le plus beau PV de "chique" de la semaine. Il discute toutes les questions en relecture, et j'effectue quelques modifications à sa demande, qui ne font que l'enfoncer un peu plus bas et lui demande de signer ses déclarations. Il refuse. Grand bien lui en fasse. Je lui explique que ce sont ses propres déclarations, qu'il vient de relire et avec lesquelles il semble d'accord. Je lui explique que je ne vais rien modifier, certainement pas après. Il finit par signer.
  Je le descends en cellule (les bureaux sont à l'étage et nous sommes en démocratie, rassurez-vous, je ne lui ai donc pas fait plus de mal).
  Je laisse donc aux collègues de l'après midi le soin de l'envoyer voir le médecin, éventuellement procéder à une nouvelle audition et bien sûr, en cas de persistance sur cette voie, de conduire une confrontation avec son "accusatrice".
   Puis je m'engage sur le chemin du retour, pensant déjà à m'affaler mollement sur mon canapé pour une sieste sans rêve. Que je crois ...
   Un collègue qui reprend le dossier m'appelle, pour me dire que mon champion veut absolument me parler, qu'il a des choses à me dire. Seulement à moi (le casse couilles). Putain il était temps ... Je décide donc de repartir au service. Ce serait dommage de priver ce brave homme de son besoin de se soulager.
   Lorsque j'arrive, il est en pleurs dans les cellules, il hurle, tape sur la porte, mais se calme en me voyant. Pas courant. Il me dit que j'avais raison, oui, il a tapé sur Madame - il regrette - que j'ai eu raison de lui crier dessus et de m'énerver. Les témoins étaient bien là, et ont bien vu ce que Madame a décrit. Il me dit qu'il n'en peut plus, qu'il a complètement pété les plombs. Je le calme, lui explique la suite de la procédure. Je tente de lui faire comprendre que les faits sont là et qu'ils ne peuvent être effacés. Il le sait mais il ne réalise pas la gravité de son geste, je lui propose d'être entendu à nouveau par un autre collègue et d'être examiné par un médecin à ma demande. Il acquiesce. Je lui expose la suite des évènements, le défèrement qui va suivre - sans nul doute - la nuit au dépôt, la comparution immédiate, la possibilité de demander un avocat qui le défendra au mieux. Il est d'accord, il veut en finir. En même temps, il n'a plus le choix.
   Je le place donc entre les mains d'un collègue que je sais être calme et le salue. Il me demande mon nom et les coordonnées du commissariat, je les lui donne.
   Il a probablement passé une sale nuit ce jour là, alors que moi j'ai dormi comme un bébé.
   Je ne l'ai jamais revu, mais à l'issue de la procédure qui a pris fin le concernant, il m'a appelé.
   Il m'a rappelé que ce jour là quelqu'un lui a parlé plus fort qu'il ne l'avait fait sur Madame. Il m'a dit que l'électro choc qu'il avait reçu lui avait fait du bien. Je suis heureux de l'avoir aidé, même si je regrette d'avoir eu à en arriver à m'énerver.
   Il m'a dit avoir été condamné, ce dont personne ne doutait, mais avoir été soulagé par une peine qu'il estimait méritée et mesurée.
   Madame lui a pardonné - "chose peu ordinaire" - mais au moins, de leur histoire, je n'ai plus entendu parler.

Flam

dimanche 5 mai 2013

un flic, ce n'est pas...

Voilà deux semaines, je vous expliquais ce que pouvait être un flic; pour le moins, qui il était, à l’intérieur.
Dans la continuité, j'ai eu envie de vous dire ce que n'était pas un flic.

L'objectif est double: mettre à mal certains clichés véhiculés, mais aussi, de manière plus directe, dénoncer les attitudes qu'ont certains, vis à vis des policiers qu'ils croisent, dans leur environnement personnel ou dans des situations de la vie courante.

* * * * *

Un flic n'est pas dépositaire de la politique de sécurité menée par le ministre de l’Intérieur en place
Je n'en suis pas plus dépositaire de la politique menée par M. Manuel Valls, que je ne l'étais avec Nicolas Sarkozy. Il faut bien être conscient que, chacun, dans la tâche qui est la nôtre, nous accomplissons notre tâche dans un service dédié. Lequel a, lui-même, une mission bien  spécifique; que cela soit des interventions de Police Secours sur dans une circonscription, ou dans un service spécialisé face à un type de délinquance spécifique. Les services sont aussi nombreux que les missions sont disparates.
Chaque nouveau ministre a son lot d'idées nouvelles, réorganise certains services, et crée d'autres... parfois-même utilise des anciens, avec un nouveau nom ... Mais nous, fonctionnaires, les flics que nous sommes, obéissons à notre service d'emploi. Lequel, bien sur, va dans le sens de la politique ministérielle. Mais, en aucun cas, les policiers ne sont responsables de la ligne politique ayant cours. Donc inutile de se déverser sur la politique de sécurité. Si nous en sommes acteurs, nous n'en sommes pas responsables.
Je ne compte plus les soirées auxquelles j'ai participé et au cours desquelles j'étais fautif de tous les dysfonctionnements policiers, devant passer mon temps à me tenter de justifier l'action du Ministère tout entier ... 


Un flic qui dresse une contravention, ne le fait pas parce qu'il n'a "ça à foutre plutôt que de s'évertuer à interpeller les voyous, les meurtriers et "les mettre en prison".

 Là encore, chaque policier se voit attribuer une mission bien particulière, qui correspond à une nécessité de "service public" ou de "sécurité". Même s'il est difficile de nier le zèle de certains, il est des services qui sont spécialisés dans la police de la route. Et c'est donc de leur devoir de vérifier les permis de conduire, certificats d'immatriculation et autres papiers où conditions de circulation d'un véhicule. Même s'il peut vous paraître qu'il est plus facile de "taper dans le portefeuille" de l'automobiliste que du trafiquant de cannabis local. D'abord, c'est une réalité, mais ensuite, le but poursuivi n'est pas le même. Ce n'est pas parce que l'on priorise la lutte contre les trafics souterrains, que l'on doit laisser de coté la sécurité routière. 


Un flic n'a pas pour seul objectif que de contrôler à plusieurs reprises la même personne... de préférence dans la même journée, juste pour l'emm... l'embêter

Vous l'aurez compris, je cible, ici, les contrôles d'identité. Sujet, ô combien sensible. Si je comprend qu'on puisse être "fatigué" d'être contrôlé fréquemment, il faut aussi comprendre les policiers, qui sont obligés de cibler leurs contrôles. Ils n'auraient aucun intérêt à contrôler une grand-mère qui va faire ses courses en pleine campagne. Et, tout naturellement, les contrôles s'exercent donc là où se trouvent nombre de délinquants, notamment dans les cités sensibles, et sur certaines classes d'âge, sur des individus ayant un certain comportement. Ce qui ne signifie en rien que, pour autant, tous ceux qui vivent dans une cité sont des délinquants en puissance. Mais si l'on savait à l'avance qui est délinquant et qui ne l'est pas, cela serait facile. Et c'est loin d'être le cas.


Un flic, dans une voiture qui vous dépasse, avec le gyrophare, dans les bouchons, là aussi, ce n'est pas parce qu'il va prendre l'apéro, ni parce que la fin de service approche


Il y a foultitude de raisons qui peuvent faire qu'on use de ce système qui est, il faut l'avouer, un privilège. ET c'est la raison même de son existence, et son utilisation.
Bien évidemment, la première raison, c'est l'intervention en urgence... un accident, un braquage en cours (bien que...), une agression.... mais ça peut aussi être un "péjiste" qui, d'urgence, doit se rendre sur une surveillance importante. Soyez bien conscients que ceux qu'il nous arrive de surveiller ne nous attendent pas pour poser sur la photo. Imaginez qu'il faille se rendre sur un rendez-vous, pour surveiller des objectifs tout en respectant toutes les règles du code de la route. Le "deux tons" peut aussi être utilisé lors de la présence d'un détenu à bord. Il s'agit-là d'une mesure de sécurité, puisque l'on estime que moins longtemps nous serons sur la voie publique, fragilisés par la présence du détenu, mieux cela sera.

Un flic qui doit faire usage de la force de le fait pas par plaisir 

La violence n'est une solution à rien, et n'intervient toujours qu'en dernier recours. Que l'on soit policier ou non. Elle n'est toujours qu'un moyen de défense. Y compris pour le policier. JAMAIS elle n'est de la volonté du policier, ni même préméditée. Il est une réalité: si une personne devient violente, ou ne se laisse pas interpeller, la réaction du policier ne peut être dictée par la seule formation théorique qu'il a reçue; si la personne ne se laisse pas faire, on agit bien souvent "comme on peut". Il n'est pas forcément aisé de mettre les techniques enseignées en pratique, à l'instant T. Il est alors question de réactivité, de réflexes, d'efficacité ... J'ajoute que si les policiers sont plusieurs à interpeller un seul, ce n'est pas par lâcheté. Il ne s'agit pas là d'un concours de muscles où on verra, à la fin, qui est le plus fort ! Il n'y a que le résultat qui compte. Que l'objectif soit maîtrisé.

Un flic, ce n'est pas un "pote" qu'on n'appelle pour faire sauter le dernier excès de vitesse qui risque de faire passer le permis de conduire à la trappe 

Si je puis dire, "il fallait y penser avant".
Dire que cela n'existe pas serait un gros mensonge. Maintenant, il est une autre vérité; les passe-droit sont de moins en moins possibles puisque de nombreuses infractions sont désormais informatisées dès le début, sans intervention humaine, à partir du moment où l'immatriculation d'un véhicule en infraction est enregistrée. Tout est électronique, jusqu'à ce que le facteur dépose le pli fatidique dans votre boite à lettres. 
Donc, dans votre répertoire téléphonique, classé à l'entrée "SOS prune", définitivement... ce n'est pas ça, un flic !


Un flic, ce n'est pas non plus le copain (parfois, même pas) qu'on appelle, le samedi soir, parce que le voisin se fait un pétard sous la fenêtre, et qu'il faut démanteler, tout de suite, le trafic de stupéfiants international qui sévit...


Il faut bien être conscient que nous avons tous, chacun en ce qui nous concerne, une mission bien précise. Des enquêtes judiciaires que l'on nous a ordonné, les interventions urgentes sur la circonscription sur laquelle nous sommes affectés ... Bref, je ne vais pas "sortir mon flingue" pour aller voir le voisin, la placer en garde à vue pour les deux années à suivre, ni même lui demander d'aller fumer un peu plus loin ... 
Le mieux à faire, sur un conflit de voisinage sera toujours d'appeler le commissariat ou la gendarmerie locale qui sera la plus à même d'intervenir s'il le faut, fonction, bien évidemment, de ses moyens et des contraintes courantes, qu'il ne faut pas ignorer. 

Un flic, ce n'est pas celui qu'il faut montrer du doigt aux enfants, en leur disant "si tu n'es pas sage, il va te mettre en prison". 

A cet âge là, bien au contraire, les enfants doivent avoir pleine confiance dans les policiers qu'ils croisent, et se dire que s'ils ont un jour un problème, ils pourront s'adresser à un policier et avoir toute confiance en lui. La première mission du policier, c'est aider. 
Je me suis toujours défendu de ce qu'un parent pouvait me représenter comme un empêcheur de faire des bêtises en rond. Ma première mission, c'est de défendre. Et celle des parents, de s'occuper de l'éducation des enfants, et définir quels sont les interdits, et les éventuelles "sanctions". 

Enfin, et cela me tient à cœur,

un flic, ce n'est pas un "fonctionnaire"... 
... en tous les cas au sens péjoratif du terme.
La majorité d'entre nous ont soit des horaires dits décalées (avec des cycles matin/après-midi) ou alors, s'ils sont en cycle hebdomadaire, comme le sont les enquêteurs, c'est qu'ils font des heures supplémentaires dont la majorité ne sont ni payées ni récupérées. 
Le seul avantage dont bénéficie le policier en tant que  "fonctionnaire" c'est, il faut le reconnaître,  la sécurité de l'emploi. A cela un petit bémol... contrairement à un fonctionnaire employé dans une mairie, une administration centrale..... Le policier peut, en quelques secondes, avoir sa vie entière sens dessus dessous. Une rixe au cours de laquelle il est lui-même blessé, ou, inversement  au cours de laquelle il blesse quelqu'un, et sa vie bascule. C'est la double peine; plus d'emploi, plus de salaire, et peut-être même un passage par la case prison ...  Tout peut basculer en quelques secondes.  

* * * * *

Vous l'aurez compris. Le métier de policer, de flic, n'a rien, en tant que tel, de normal. Ce que nous faisons, au quotidien, n'est, la plupart du temps, pas ordinaire. C'est bien là que se situent les difficultés. Dès lors, il ne s'agit pas de voir, par la présence d'un flic dans votre entourage, quelqu'un qui peut vous procurer des avantages. Mais pas non plus des inconvénients. 

Les policiers ne sont, avant tout, que des hommes. Et, en cela, ils sont comme tout le monde. Avec des forces, des faiblesses. Encore une fois, pas mieux, mais pas moins bien non plus.